La charte Citéphilo

 
Pour bien faire comprendre le sens et l’intention de la manifestation intitulée Citéphilo, il n’est sans doute pas inutile de commencer par préciser quelle idée de la philosophie guide notre travail et quelle conviction nous anime.
De la philosophie ...
Il existe, assurément, de nombreuses conceptions et définitions de la philosophie. La nôtre, nullement exclusive mais qui éclaire toute notre entreprise est la suivante : par philosophie nous entendons une pratique théorique qui produit des concepts et des discours ayant pour objectif une intelligence critique du présent et de l’actualité.
Cette définition apparaît restrictive à certains égards, large à d’autres.
Elle peut paraître restrictive en tant qu’elle semble exclure un certain nombre de travaux de spécialistes portant sur l’histoire de la philosophie : non que ces travaux n’aient pas d’intérêt – certains, tout à fait remarquables, peuvent même, pris en eux-mêmes, être considérés comme des œuvres – mais nous entendons privilégier les pensées qui portent sur le monde et sur le présent plutôt que celles qui relèveraient du seul métadiscours ou du seul commentaire, quelles que soient par ailleurs leur pertinence et leur valeur.
Cette définition peut, d’un autre côté, être dite volontairement large en tant que nous n’entendons pas nous en tenir à une définition de la philosophie considérée stricto sensu : nous savons en effet que cette réflexion critique du présent, ce travail de la pensée, s’accomplit tout autant dans les sciences humaines, voire dans les sciences dites exactes, tout comme elle s’accomplit obliquement dans les pratiques artistiques ou dans la littérature. Nous savons ce que gagne la philosophie à s’ouvrir à d’autres disciplines, à d’autres pratiques... et réciproquement.
... et de son public.
Quelle que soit la forme prise par ce travail de la pensée, son destinataire ne peut être que le public en général à qui, soit indirectement par des publications, soit directement, l’on propose des énoncés théoriques articulés afin qu’il s’en saisisse pour tout usage qu’il jugera bon.
La situation est donc fondamentalement asymétrique : un travail et des biens (théoriques), produits individuellement ou collectivement, sont mis en commun, c'est-à-dire à la disposition de tous. Ces biens, devenus disponibles, ne sont pas des choses consommables ou que l’on peut partager en quantités égales ou inégales, ils ne sont pas non plus fongibles, ils n’augmentent pas la propriété privée des uns au détriment de celle des autres. Ces biens, ces pensées sont autant de moyens ou d’outils susceptibles de nourrir et de féconder des pensées individuelles ou collectives, et ainsi d’augmenter le commun des pensées. Leur propriété n’est rien d’autre que leur usufruit.
Une fois rendues publiques, ces pensées ne peuvent faire l’objet d’aucun monopole. Elles ont vocation à disséminer, à proliférer, à se ramifier, à entrer en réseau avec d’autres pensées. Mais elles peuvent aussi bien ne pas trouver d’écho et rester inertes et stériles. Leur effet n’est pas présumable. Il l’est d’autant moins que, le public étant indéterminé, le philosophe ne s’adresse pas exclusivement à ses pairs mais aussi bien aux non philosophes et par voie de conséquence il s’expose à une réception et à une compréhension non philosophiques. Mais, quoi qu’il en soit de sa réception, nécessairement plurielle, on voit que le travail théorique ne trouve pas dans son public seulement son destinataire, il trouve aussi en lui son bénéficiaire réel, potentiel ou virtuel.
De la demande de philosophie
Pour autant, il ne suffit pas que la philosophie (entendue en ce sens large) soit universelle et publique en droit pour qu’elle le soit en fait. Son audience effective se trouve généralement limitée par les conditions institutionnelles de son exposition, qui fixent un certain nombre de pré-requis, soit de statut (être lycéen ou étudiant), soit de niveau scolaire pour qu’on puisse bénéficier de son enseignement. Il y a là une contradiction que l’on ne saurait réduire sans se donner les moyens d’élargir l’offre à d’autres publics que ceux qui lui sont traditionnellement associés : les jeunes en formation ou les professionnels de la discipline.
Cette nécessité est d’autant plus impérieuse qu’il y a aujourd’hui, dans la société civile, une demande croissante de philosophie, prise en charge par un certain nombre de dispositifs, certains récents, d’autres plus anciens. Citéphilo entend bien sûr honorer cette demande, mais à sa manière, en la prenant entièrement au sérieux.
Chose qui n’a rien de facile, parce que certains travaux de philosophie sont d’accès difficile, du fait de leur technicité ou de l’abstraction de leur objet, et aussi parce que la tentation est forte, particulièrement aujourd’hui, de réduire cette demande de philosophie à une quête individuelle de sagesse et de sens, où chacun chercherait uniquement des outils de compréhension de son vécu. Il n'y a certes pas à récuser une telle attente, qui a sa légitimité et à quoi il faut reconnaître son droit, mais son droit seulement. Elle ne représente en effet qu’une des expressions de la demande générale de philosophie, qu’on ne saurait replier sur sa seule dimension morale.
En clair : nous ne considérons pas que l’intérêt du public se porte seulement ou même en priorité sur ce qui a trait à la sphère privée. Nous pensons, bien au contraire, que c’est la vie de la vérité en général qui l’intéresse, et que les savoirs scientifiques portant sur le monde social ou le monde naturel le sollicitent tout autant que ce qui peut éclairer ses interrogations existentielles. Telle est en tous cas notre conviction. C’est pourquoi Citéphilo entend accueillir toutes les formes de philosophie (entendue, donc, au sens large) et elle ambitionne de fournir à ses publics des clefs et des outils de compréhension du monde dans toutes ses manifestations.
De l’esprit de la manifestation ...
C’est en ayant à l’esprit cette idée que nous nous faisons de la philosophie et la conviction qui nous anime que l’on peut désormais saisir le sens de notre entreprise.
Citéphilo est un rendez-vous annuel, une manifestation européenne, commune, publique, gratuite et populaire de philosophie.
Ses objectifs découlent clairement de sa définition. Il s’agit de fabriquer, dans un lieu (Lille et la région Nord-Pas De Calais) et un temps (au mois de novembre) définis, une manifestation au cours de laquelle des philosophes, des scientifiques, des penseurs mais aussi des praticiens des arts de la littérature ou du cinéma, s’adressent directement à la société civile en présentant leurs recherches à un public indéterminé à qui rien n’est demandé.
Citéphilo, c’est une manifestation internationale, et en premier lieu européenne, car si notre horizon est le monde, il serait absurde de n’inviter que des penseurs français : il serait absurde, alors que nous nous proposons d’élargir le commun des pensées, de commencer par restreindre les objets mis en
commun en fonction de leur provenance géographique.
Citéphilo est une manifestation commune, d’abord dans son élaboration et sa réalisation qui créent les conditions matérielles de l’échange des pensées, à savoir des lieux et des temps de libre rassemblement d’individus divers, venus écouter ensemble un travail s’exposer. Elle est commune aussi en ce qu’elle met directement des pensées à la disposition du public présent pour qu’il s’en saisisse. Elle est commune enfin parce que ce dispositif rend possible des expériences collectives uniques, des événements dans lesquels des publics peuvent cristalliser et ainsi se constituer. Il suffit pour cela que réponde au geste de la mise en commun des pensées celui de leur appropriation et de leur reprise.
Citéphilo est une manifestation publique, pour des raisons évidentes : si la pensée n’a pas seulement un destinataire universel mais aussi un bénéficiaire universel, alors on ne voit pas comment une telle manifestation pourrait, sans contradiction, être privée ou réservée. Pour la même raison, elle ne peut être que gratuite, car tout paiement introduit une restriction dans l’accès au savoir, alors que notre intention est de toucher les publics les plus larges possibles, de mettre à leur disposition les derniers résultats de la recherche afin que chacun, quelle que soit sa condition ou son niveau scolaire, puisse s’en saisir comme d’autant de matériaux ou d’outils critiques de pensée et de compréhension du présent.
Citéphilo est aussi, en ce sens, une manifestation populaire. Mais nous savons qu’il ne suffit pas que la manifestation soit publique et ouverte pour qu’elle soit vraiment populaire. Nous savons bien que nos premiers publics sont des publics un tant soit peu savants et informés. Nous savons bien que notre aspiration à donner à la philosophie et au travail de la pensée une audience élargie ne pourra qu’être partiellement remplie si nous ne faisons pas un effort pour aller activement chercher d’autres publics – privés le plus souvent de tout accès à la philosophie – et ce, en collaboration avec d’autres associations ou institutions. C’est à cette condition que la manifestation sera à la fois publique et populaire, et qu’elle remplira pleinement et effectivement sa vocation. C’est cela qui donne le sens de nos différents partenariats avec le monde associatif.
Mais que l’on nous entende bien : que la manifestation soit publique, et qu’elle cherche à être populaire ne signifie nullement que les chercheurs auront à galvauder ou à vulgariser excessivement leur propos. Nous parions sur la capacité de tous nos publics à entendre et à suivre des discours parfois difficiles, ainsi qu’à évaluer ceux qui sont pertinents et ceux qui sont plus faibles. Nous ne leur supposons, à cet égard, aucune incapacité rédhibitoire. Mais nous sommes conscients aussi que la compréhension de nos auditoires dépend de l’aptitude de tous – intervenants et modérateurs – à maîtriser leur sujet et à présenter clairement les enjeux, les problèmes, les concepts et les éléments de leurs travaux et recherches. A cet égard, la manifestation se fixe pour règle de favoriser les modes d’expositions les plus pédagogiques, sans renoncer à rien du point de vue des exigences théoriques.
C’est au demeurant la tâche principale des modérateurs – très souvent des professeurs de philosophie – que de faire en sorte que les débats et présentations soient les plus maîtrisés et les plus clairs possibles.
Enfin, cette manifestation est annuelle, ce qui signifie qu’elle est inévitablement en prise, sans pour autant s’y réduire, sur notre actualité politique, culturelle, sociale mais aussi éditoriale. Elle s’occupe du présent, de notre présent, pour en faire un diagnostic et pour fournir à nos publics les outils de sa compréhension critique.
... et de sa dénomination
Qu’espérons-nous, pour finir, de cette manifestation ? En termes de réception, rien de déterminé puisque sa vocation première n’est pas d’instruire, d’enseigner, voire de divertir, même s’il arrive que tout cela, elle le fasse aussi, de façon incidente. La manifestation est bien évidemment neutre quant aux différentes réceptions possibles – toutes sont légitimes –, mais nous serions pleinement satisfaits si nos publics prenaient conscience du double objectif qui est le nôtre : d’une part, participer à une démocratisation effective de la philosophie et de la pensée – qu’elles s’incarnent dans des textes ou dans des œuvres – et d’autre part (mais les deux sont liés), contribuer à la discussion et à la circulation des idées et ainsi à l’élargissement de l’espace public.
On peut dès lors mieux percevoir le sens du nom Citéphilo, de ce qu’implique la contiguïté délibérée de ces deux termes accolés : Cité et philo.
Les rapports que la Cité a entretenu, entretient ou pourrait entretenir avec la philosophie sont parfois difficiles, chacune ayant été juge de l’autre. La Cité peut trouver dans la philosophie son miroir critique, tout comme la philosophie trouve en la Cité son lieu naturel et les conditions de son plein exercice. Mais leurs rapports peuvent être placés aussi sous le signe du malentendu : quand la philosophie par exemple cède à la tentation de prescrire à la Cité sa forme, ou quand la Cité voit dans l’exercice libre et souverain de la pensée une manifestation de possible incivilité.
L’inconvénient d’un tel schéma de pensée est qu’il maintient la Cité et la philosophie en un curieux vis-à-vis. Or elles ne sont, en vérité, nullement extérieures l’une à l’autre. Chacune nourrit l’autre. Comment signifier cet entrelacement, comment dire cette tension, sinon en juxtaposant sans aucune liaison ce qui n’est au fond jamais séparé : La Cité et la philosophie ?
Citéphilo signifie d’abord cette non séparation, tout en indiquant, par surcroît, autre chose : le dispositif qui organise ces tensions selon un certain axe, et via un événement qui les déploie dans une certaine durée.
Mais cette non séparation, on peut et sans doute on doit l’entendre de façon plus positive encore.
La philosophie a, on le sait, un rapport singulier et constitutif avec l’amitié. Or si, comme le dit Aristote, « c’est dans la mise en commun que réside l’amitié » et si la philosophie a fait de la mise en commun du savoir son nom propre et son horizon, alors c’est proprement la servir que de créer les conditions effectives de cette extension du commun.