Dès 1830, la littérature française la plus novatrice s’identifie à la Révolution. Non la communauté des écrivains, mais l’essence même de la pratique littéraire. Des journées de Juillet à la « révolution culturelle maoïste », de Hugo à Blanchot, la littérature se pense en termes de révolution politique. Interrogeant ce lieu commun, si usé que nous n’y prenons plus garde, Laurent Jenny montre qu’au gré des événements politiques, celui-ci se nourrit sans cesse de connotations nouvelles, et surtout qu’associant le renouvellement des poétiques à une recherche spéculative de l’essence même du fait d’écrire, il somme la littérature de toujours innover.
« Faire attention », c’est là, apparemment, un savoir commun. Et pourtant, dès qu’il s’agit de « développement » ou de « croissance », l’injonction qui prévaut est de ne surtout pas faire attention. Dans Au temps des catastrophes, Isabelle Stengers met l’accent sur l’étonnante abstraction qui caractérise la représentation du « faire » qui s’est imposée dans l’histoire récente de l’Occident. Dans le cadre d’une telle conception il suffit, pour que le « faire » ou « l’agir » soient réputés efficaces, que les moyens que l’on a réunis atteignent la fin que l’on s’est proposée. Et peu importent finalement les conséquences, puisqu’il suffit, en cas de dommage, de concevoir quelque dédommagement. Conception de la responsabilité limitée dont les dégâts pourraient bien apparaître, eux, illimités.
A quoi on est fondé à opposer, comme nous y invite également Emilie Hache, une conception pragmatique de la responsabilité, une morale qui, loin d’être centrée sur les seuls animaux humains, inclue au contraire les multiples relations que les humains entretiennent avec les êtres qui les entourent. Bref, plutôt que de se mettre une fois de plus en quête de ce qu’il faudrait faire, s’interroger d’abord sur ce à quoi nous tenons.
En partenariat avec la Médiathèque l’Odyssée de Lomme et Le mois du film documentaire
Antonio López, peintre, se confronte aux variations de la lumière et au passage des jours sur les fruits du cognassier qu’il a planté dans le jardin de sa maison madrilène. Le temps passe, l’arbre se fane, la beauté des coings s’altère... Dans ce film, exceptionnelle expérience pour le spectateur, Victor Erice, important critique de cinéma, cinéaste rare, en tous sens du mot (L’esprit de la ruche, 1973, Le Sud, 1983, Le songe de la lumière, 1991), confronte le cinéma au processus de la création dans l’art du peintre, et les deux arts (l’art du peintre, l’art du cinéma) aux questions de la représentation.
« L’idée du Songe de la lumière est née d’une manière très spontanée de deux faits fondamentaux: la nouvelle qu’Antonio allait peindre un cognassier dans son jardin, et les images d’un rêve; justement le rêve qui apparaît à la fin du film » (Victor Erice, Conversation avec Antonio López, TVE, 16 novembre 1999).
En partenariat avec l’UFR de philosophie de l’Université Lille 3
Luigi Pareyson (1918-1991), considéré en Italie comme le successeur de Croce, est paradoxalement moins connu en France que certains des philosophes qu’il eut pour élèves: Umberto Eco, Gianni Vattimo ou Mario Perniola. La récente traduction en français, par Gilles Tiberghien, de son maître ouvrage Théorie de la formativité devrait permettre de donner la place qu’il mérite à ce très grand théoricien de l’esthétique. On sait que, dans la tradition philosophique, les théories de l’art oscillent entre une approche du processus de création des œuvres par le biais d’arts poétiques et une approche plus proprement esthétique mettant l’accent sur leur réception. En faisant venir au premier plan non seulement le concept de forme, mais celui de formativité, c’est-à-dire en insistant sur le caractère formant ou formatif de la forme, Pareyson se donne les moyens de réconcilier de façon extrêmement puissante ces deux dimensions longtemps disjointes de la théorie esthétique. En s’interrogeant sur le processus de la formation lui-même – la forme en tant que formante, plutôt que la forme formée – et en faisant grand cas du matériau, cette esthétique montre comment le mouvement de l’interprétation est indissociable de celui du faire. Mais la réflexion de Pareyson, loin de se limiter au seul champ de l’esthétique, considère l’activité humaine tout entière comme production de formes: techniques, morales, historiques, etc. Non seulement « il faut de l’art pour faire n’importe quelle chose » mais « partout il y a exigence de formativité, et donc exigence d’art ».
Si pièce après pièce, Maguy Marin ne cesse de donner de nouvelles formes à un questionnement aigu et inépuisé du monde et met ainsi le spectateur en activité, comment ces formes émergent-elles? « C’est dans la matière même que se trouve quelque chose que l’on cherche sans savoir exactement de quoi il s’agit », dit-elle. Une matière d’autant plus riche et partant difficile qu’elle est composite, stratifiée, saturée en somme de mille possibilités. Comment se mettre à l’écoute de cette voix inconnue de la pièce à naître, qui parle secrètement dans la matière, et lui frayer la voie? Quelle est la teneur de ce travail où l’on fait, défait, refait, tourne, retourne des possibles pour, désencombré, aboutir à la justesse d’une décision artistique?
La crise du capitalisme financier mise en scène sous forme d'une pièce en alexandrins.
Suivi d’un débat avec l’auteur.
Le rideau s’ouvre: Messieurs les Banquiers, son Altesse le président de la République française, Monsieur le Premier ministre, Monsieur le Gouverneur de la Banque centrale et le petit peuple des conseillers de la Cour. La pièce peut commencer: lessivés par la crise des désormais célèbres « subpraïmes » (sic), les Banquiers s’apprêtent à sonner à la porte de l’État pour lui demander de mettre la main au porte- monnaie... avant que le résultat de leurs acrobaties ne fasse exploser les dettes publiques et conduise à la rigueur pour tous? Pour tous les autres qu’eux. C’est une forme particulière, et inattendue, celle de l’alexandrin, qui est ici convoquée pour mettre en scène la crise de la finance mondiale. Peut-être en effet fallait-il l’ambivalence d’un vers qui convient à la tragédie aussi bien qu’à la comédie pour saisir et la déconfiture d’un système aux abois et l’acharnement bouffon de ses représentants à le maintenir envers et contre tout. Mais ce que ces « élites » aveuglées par leur domination, et déjà disqualifiées par l’Histoire, ne voient plus, c’est qu’un retournement peut en cacher un autre. Et celui des marchés annoncer celui du peuple.
