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Citéphilo - Hauts-de-France

Discussion autour de la dissociation de l’œuvre et de l’auteur par Gisèle Sapiro

Discussion autour de la dissociation de l’œuvre et de l’auteur par Gisèle Sapiro

Gisèle Sapiro était invitée à Sciences Po Lille pour discuter de la dissociation entre l’œuvre et son auteur, thème de son dernier livre paru en 2020.


« L’auteur et l’œuvre sont des constructions sociales »


Avant la propriété intellectuelle, le lien entre auteur et œuvre n’était que lié à la responsabilité pénale (édit de Chateaubriand, 1551). L’auteur est un nom propre qui enferme un capital symbolique associé à l’œuvre. Beaucoup d’auteurs ont utilisé un pseudonyme comme moyen d’émancipation de leur identité sociale.


La triple identification entre l’auteur et l’œuvre


Elle distingue trois paramètres qui connectent l’auteur à l’œuvre. Tout d’abord, il y a la métonymie. Le nom de l’auteur représente un corpus d’œuvres, c’est son étiquette. Il existe deux limites à cette étiquette : d’une part, « l’instabilité du périmètre de l’œuvre », car l’auteur peut nier la paternité de son œuvre (anonymat ou droit au retrait) ou la retoucher, ou encore l’étendre (inédits). D’autre part, « l’unité de l’œuvre », car l’auteur a un style, et peut (a pu) le changer. Doit-on les inclure dans l’œuvre de l’auteur, même si ce dernier les écarte lui-même (quid de Céline et ses pamphlets) ?
Deuxièmement, elle met en avant la ressemblance métaphorique entre la moralité de l’œuvre et celle de l’auteur. Dans les fictions, une distinction nette est faite entre auteur, narrateur et personnage. C’est un espace de jeu pour l’auteur. Dans certaines œuvres, il y a une identification complète et assumée entre auteur et narrateur : journaux intimes, autobiographies... Ce degré de ressemblance varie et prend des formes plus ou moins visibles et assumées en fonction des auteurs et des genres littéraires (cf le « je » ambigüe de Houellebecq).
Enfin, elle interroge le rapport entre la causalité et l’intentionnalité. Brett Bailey, dans sa performance « exhibit B » où le public assiste à la reconstitution des zoos humains des expositions coloniales, a l’intention de dénoncer la violence coloniale. Cette œuvre a fait polémique dans sa réception par le public (« Ne touche pas à mon histoire »). « Le sens de l’œuvre ne s’arrête pas à l’intention, car l’œuvre vit aussi dans l’appropriation du public ».


Censure ou dissociation ?


Gisèle Sapiro se distingue de l’opposition entre les « esthètes » qui prônent la séparation de l’œuvre et de l’auteur et les « moralistes », défenseurs de l’indissociabilité œuvre/auteur. Elle prend en compte la nature et la gravité des actes, avec d’un côté les actes répréhensibles (les violences pédophiles : Polanski, Matzneff) et de l’autre, les prises de positions idéologiques (Blanchot, Heidegger). De plus, elle distingue le rapport entre les engagements/actes et l’œuvre. Certains auteurs (Blanchot, Grass) ont exprimé des regrets vis-à-vis de de leurs engagements idéologiques. Concernant les actes, Polanski ne les laisse pas transparaître dans son œuvre, alors que Matzneff est dans un rapport direct entre son œuvre et ses actes (publication de ses journaux pédophiles). Finalement, elle s’intéresse au degré variable de consécration des auteurs : la récompense et le prix (Polanski), les commémorations (Céline), le canon (Heidegger). Cela pose la question de la représentation des auteurs dans la mémoire collective.

Gisèle Sapiro conclut qu’on peut dissocier l’œuvre de l’auteur, car elle lui échappe en amont dans le processus de sa création (champ des possibles expliqué par Bourdieu), ainsi qu’en aval dans le processus de réception (Barthes : « mort de l’auteur »). Cependant, sociologiquement, on ne peut pas dissocier l’œuvre de l’auteur, car l’œuvre est le produit de ce qu’il est, de son environnement et du contexte dans lequel elle a été créée.
Enfin, elle explique ne pas prôner une censure des œuvres des auteurs critiqués, et préconise plutôt une recontextualisation et une explicitation des critiques faites envers l’auteur auprès du public. Elle met en avant la responsabilité des institutions culturelles, qui sont en charge de la sélection culturelle, en donnant l’exemple d’une exposition sur Gauguin où l’institution avait informé le public des actes pédophiles et coloniaux du peintre.
Finalement, on peut dissocier l’œuvre de l’auteur pour les mêmes raisons qu’on ne peut pas le faire, car l’œuvre est le produit d’un contexte artistique et historique dans lequel l’auteur évolue tout autant que le produit de l’auteur.


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