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Citéphilo - Hauts-de-France

Les fictions occupent nos espaces comme elles occupent notre temps. Elles sont présentes dans l’espace public (salles de cinéma, théâtres, bibliothèques, librairies) comme dans l’espace privé (télévision, internet, jeux vidéo…). Elles investissent le temps privé, notamment sous la forme du divertissement.


Nous n’avons pas attendu la pandémie et l’expérience du confinement pour nous en rendre compte, mais la mise en suspens des formes habituelles de nos vies nous a amenés à multiplier, entre autres, notre usage de séries ou de livres. Réduire la fiction à une expérience consentie de diversion serait manquer sa complexité, sa force comme ses dangers. Elle est aussi une manière de façonner le réel, de le trans - former, voire de le travestir. La multiplication des fausses nouvelles (les « fake news ») ou la montée en puissance des théories complotistes en témoignent.


Les fictions concernent l’ensemble des domaines du savoir humain (littérature, cinéma, sciences, économie, droit). Véritables marqueurs anthropologiques, les fictions disent quelque chose de notre rapport au monde ; rapport qui ne saurait obéir à des découpages et à des oppositions aussi tranchées que celles du réel et de l’irréel, du vrai et du faux, du mensonge et de la vérité. Ne faudrait-il pas, dès lors, envisager les fictions comme des écarts consentis avec ce qui est ? Écarts féconds dans la mesure où ils permettraient, non pas de tendre un miroir à la réalité, mais bien plutôt de faire miroiter ce qui n’est pas afin de mieux décrire, penser ou changer la réalité. Ce qui trouble le philosophe n’est donc pas qu’il existe des fictions littéraires ou cinématographiques, lesquelles ne trompent pas le récepteur (il accepte le « pacte de lecture », il consent à la « suspension volontaire et provisoire de son incrédulité ») ; c’est plutôt qu’il existe des fictions sérieuses (l’utopie ou l’uchronie en politique, les expériences de pensée en sciences), et même des fictions nécessaires à la vie en société (les fictions juridiques). Plus troublante encore, la crainte que les fictions ne finissent par « mordre » sur le réel, que la frontière entre réel et imaginaire ne soit brouillée. Ce brouillage est-il fantasme ou réalité ? Faut-il craindre le débordement de la fiction dans la réalité, l’incitation à la violence que susciteraient certains jeux vidéo, les perturbations que provoque - rait ce genre hybride qu’est le docu-fiction ? Existe-t-il des pathologies de la fiction dont Madame Bovary « victime des romans » serait l’emblème ? Les fictions ne sont-elles pas, plutôt, un enrichissement de la réalité, une ouverture vers le possible, une des façons qu’a l’humanité de penser le monde et de le refigurer?